"La planification spatiale a un rôle de pivot, est une sorte de clé de voûte autour de quoi tout se joue : sécurité alimentaire, indépendance énergétique, alimentation en eau, résilience écologique et autres défis que présente un avenir où il faudra compter avec les effets du changement climatique."* Attention au point de non-retour. Notre responsabilité citoyenne animée par le principe de précaution nous pousse à tirer la sonnette d’alarme sur la question de l’aménagement du territoire. 

 

Le territoire de la république comprend l’île Maurice, Rodrigues, les Chagos, Agalega et Tromelin. Le territoire de l’île Maurice couvre une superficie de 186 500 hectares. Selon les chiffres officiels de 2005, des 84 000 ha sous agriculture, 39% sont sous canne à sucre. Les forests & scrubs occupent 47 000 ha, soit 25%, tandis que 26 % du territoire est du built-développent incluant les réseaux routiers et autres infrastructures. Aucune mise à jour des chiffres officiels depuis 2005 n’est disponible au public. Un plan d’aménagement a pour objectif de traduire dans l’espace les grands besoins – économiques et sociaux – d’un territoire dans le cadre de la stratégie de développement définie et se décline à différents niveaux, soit dans des zones/pôles économiques et régionaux. Le tout étant dynamique. 

Depuis le National Physical Development Plan (NPDP) ou (National Development Strategy) de 2003, l’occupation du territoire a connu de grands changements, avec des axes de développement dont l’essor a pris une ampleur non prévue et donc non pris en compte dans la NDS. Le mid-term review de la NDS qui devrait déjà être intervenue se fait toujours attendre. La fuite en avant risque d’être désastreuse. La NDS n’a pas prévu les grands centres commerciaux, les smart cities et les Residential Estate Schemes (RES) avec toutes leurs implications notamment sur l’infrastructure routière et leur empreinte au sol. En même temps, des zones qui ne devraient pas être constructibles ont été bâties. Il y a urgence d’un nouveau NPDP en raison du développement du foncier accéléré et les effets du changement climatique qui doivent être intégré dans ce plan. 

L’irruption du foncier et de l’immobilier 

La dynamique marquante des dix dernières années a été l’urbanisation autour la conurbation urbaine et dans les régions rurales et côtières. Depuis 2005, le développement du foncier est devenu un axe privilégié de l’après-sucre. Il y a eu le Integrated Resort Scheme (IRS), puis le RES et ensuite le Property Development Scheme (PDS). Le poids de l’immobilier dans l’investissement étranger va croissant, avec des revenus de Rs 6,8 milliards en 2015 et Rs 7,9 milliards en 2016. Tous les IRS ont opté pour l’habitat de luxe alors qu’il y aurait pu y avoir des thématiques différentes et des clientèles différentes, à l’exemple des résidences pour retraités avec toute l’articulation possible avec l’économie locale, régionale et nationale. 

L’intégration socio-spatiale, habitat et modèle social 

Puis sont arrivées les smart cities. Le concept a été galvaudé, perdant très vite son sens et son essence d’origine. Tout est labellisé smart ! L’Etat s’est mis de la partie avec ses projets – Heritage City puis Highlands City, avec la Port-Louis Urban Regeneration, et le SIT qui propose de « vendre » ses terres à Le Bouchon à un promoteur étranger pour en faire une smart city. En cours et dans le pipeline il y a les smart cities de Medine dasn l’Ouest, d’Omnicane dans le Sud et de ENL à Moka. Tous se présentent comme des pôles de développement économique avec une dimension inclusive. La perception (ou réalité) d’étrangers qui envahissent le pays et les conséquences de cet envahissement sur le prix de la terre et le coût de la vie, l’inquiétude face à la perte des terres agricoles, l’apparition de jungles de béton fondent de réelles interrogations, dont il faut débattre pour avancer en situation. 

Toujours dans le secteur foncier/immobilier, les morcellements 5-étoiles où des propriétaires/promoteurs de terres trouvent leur compte sont en grande majorité des gated communities promettant un espace harmonieux et sécurisé. Ils sont conçus sur le modèle sud-africain - les premiers acquéreurs venant d’ailleurs de l’Afrique du Sud ; il y en a actuellement plus d’une trentaine en cours. L’aménagement d’une partie du territoire a pris la sérieuse tangente d’une ségrégation socio-spatiale. Ce n’est pas en érigeant des murs qu’on résoudra le problème de la sécurité, qui est la conséquence d’un modèle socio-économique qui génère la pauvreté et l’extrême pauvreté. S’attaquer à la question sécuritaire à la racine est la seule façon de la résoudre. 

L’aménagement du territoire, c’est aussi la question du logement et de la qualité de l’habitat de la population des villes et ses faubourgs ainsi que des grands et petits villages ; elle demande une attention tout aussi « smart ». Il y a besoin de faire respirer des espaces dont beaucoup sont asphyxiés et bloqués dans leur développement. Une cartographie des poches de pauvreté, instrument utile pour le plan Marshall en cours, existe. Sachons en faire bon usage. 

Le vert 

Un secteur agricole moderne passe par la préservation et la valorisation des terres agricoles dans un ambitieux plan de développement dont on voit se dessiner les contours, du moins dans les intentions tant de l’Etat que du secteur privé. Beaucoup d’initiatives d’entreprise –grosses, moyennes et petites - s’engagent dans une production agricole saine. L’avenir, ici comme dans d’autres secteurs, c’est l’articulation en termes de mécanismes à trouver entre les conglomérats et les petites et moyennes entreprises autour de la philosophie de l’économie solidaire de proximité. Allons y pour les « smart gardens » bio et/ou raisonnés s’inscrivant dans le produire et consommer autrement. 

Les forêts (et les océans) constituent le poumon de la terre. La reforestation est stratégique et cela se traduit par la disponibilité de l’espace nécessaire pour sa préservation et son développement, Il existe un plan et des initiatives avec un fort potentiel ; un encadrement est nécessaire. Il est tout à fait possible de faire de la nature l’élément privilégié des aires et espaces de loisirs avec promenades, parcours de jogging et marches de santé, parcs et jardins. 

Cadre bâti et infrastructures 

L’extension du cadre bâti (espaces bureaux, centres commerciaux, morcellements, smart cities, etc.) et des infrastructures gagnerait à être conforme à la philosophie de l’écodéveloppement. Les inondations récurrentes de ces dernières années ont démontré qu’il est déconseillé de construire dans certaines zones et qu’il est primordial de respecter le fonctionnement d’écosystèmes comme les zones humides ; l’effondrement du tronçon de la route Verdun-Terre Rouge au niveau de Valton ainsi que les problèmes avec le Ring Road indiquent que les voies de transport ne peuvent passer partout, ou si elles le peuvent, des règles élémentaires sont à respecter. Dans ce contexte, le Metro Express est toujours fortement critiqué en raison d’interrogations sur sa viabilité financière et économique ainsi que son impact écologique, urbanistique et social. Il s’agit de se prévenir de pratiques que nous avons payé, et continuons de payer, cher. L’acccountability et la gouvernance sont des éléments clé dans une bonne gestion du territoire. 

Littoral : mettre fin à la foire d’empoigne 

Depuis que nous analysons la question du littoral, avec les dynamiques et les forces en présence, soit depuis 1992, nous plaidons pour que la donnée de base dans l’équation de l’aménagement du littoral soit le besoin en espaces de loisirs balnéaires pour les Mauriciens pour les 50 années à venir. Aujourd’hui, le littoral est devenu une foire d’empoigne. On n’est pas dans une dynamique de tourisme durable. Tout le monde, et le pays, seront perdants si on laisse pourrir la situation. Il est nécessaire de souligner une donnée fondamentale sur le littoral qui reste occultée dans le débat : celle des campements, qui occupent 16% du linéaire côtier. Pire, certains se cachent derrière la colère populaire, voire l’alimentent, en diabolisant les hôtels pour leurs intérêts, jouissances et plaisirs personnels. Les assises du littoral s’imposent dans les meilleurs délais car ce qui est en jeu est l’avenir même de notre tourisme, à savoir l’hospitalité et l’accueil des Mauriciens et la qualité de la destination. Dans la réflexion sur le modèle touristique, il ne peut y avoir de sujets tabous. En poursuivant le développement du parc hôtelier sur le même modèle, certes créateur d’emplois, n’est-on pas en train d’hypothéquer l’avenir même de la destination ? Les exemples de destinations devenues fantômes abondent. Nous sommes condamnés à trouver des solutions pour satisfaire tous les usagers du littoral ; ces solutions peuvent être dégagées, moyennant un dialogue responsable. 

Notre défi est de construire une société où toutes les déclinaisons des projets « smart » existants et à venir soient en ligne avec l’écodéveloppement. La dimension inclusive est fondamentale et passe spatialement, entre autres, par un modèle de développement socio-économique faisant la part belle à l’économie solidaire de proximité. C’est tout le territoire qui doit miser sur tout le potentiel du numérique L’aménagement du territoire reflète l’âme et le cœur d’une société. Il doit porter le rêve mauricien. 

*Phrase empruntée à Adi Teelock 

Malenn Oodiah

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